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Baloji  : Sorcier  équatorial

Baloji : Sorcier équatorial


Quelques mois après la sortie d’Hôtel Impala, premier album solo qui adressait sa double culture belgo-congolaise, le sorcier hip-hop Baloji s’envole à Kinshasa. En six jours, dans la fièvre de l’urgence, entouré de musiciens du crû, il rappe l’énergie de Kin la Belle. Le résultat, formidable, a pour nom Kinshasa Succursale, un album à l’esthétique sixties et au groove novateur.

 

Qu’avais-tu en tête en débarquant à Kinshasa pour enregistrer ton deuxième album ?

 

Baloji : La première fois que j'ai découvert Kinshasa, j’ai eu un choc équivalent à New York. N’importe qui peut exister, monter un business : tout est possible à Kinshasa. Je voulais enregistrer une relecture africaine d’Hôtel Impala. Nous sommes partis avec un budget limité, à trois et avec un studio mobile. J’avais préparé quinze titres et on en a enregistré seize, en six jours. A chaque fois qu’on proposait une idée, on travaillait dessus et on enregistrait une heure après. Généralement, le titre n’avait plus rien à voir avec l’idée initiale et c’était bien mieux.

 

Beaucoup de musiciens t’accompagnent sur l’album, comment les as-tu rencontrés ?

 

Baloji : Je suis venu plusieurs fois à Kinshasa avant, pour rencontrer des artistes. La formation de base qui devait nous accompagner n’était pas bonne, donc au deuxième jour de studio, il a fallu trouver des musiciens. On est sortis dans des clubs pour expatriés où jouent tous les artistes, et on a fixé des rendez-vous pour le lendemain. On a fait des rencontres incroyables, comme Rodrigue, un guitariste qui trouvait chaque riff en moins de cinq minutes, ou la fanfare de la Confiance, avec ses trombones fendus par le soleil, qui joue sur six titres. Konono N°1 a joué sur un titre, il y a eu trois coupures de courant pendant la prise, on n’a gardé que le likembe de Mingiedi. C’était compliqué, mais c’est du groove de la brousse, mon titre préféré. Kinshasa c’est une ville basée sur du temporaire. Dans Kinshasa Succursale, tout a été provisoire et tout le monde s’est adapté.

 

L’esthétique de l’album est très sixties. Tu as joué là-dessus parce que c’est une époque qui te fascine ou pour coller à l’anniversaire des « 50 ans d’indépendance» des colonies francophones ?

 

Baloji : J’ai enregistré en 2008, on était loin de ce calendrier et à vrai dire, j’espérais que le disque sorte plus tôt. Les sixties me fascinent en tant que rappeur, puisque dans le rap, on sample majoritairement la black music de 1968 à 1974, que je considère comme l’âge d’or des musiques noires américaines. Je suis d’accord avec The Blacks Keys, un groupe de blues, qui a une théorie : le blues, la soul, le funk ont cessé d’être des musiques intéressantes à partir de 1974, le moment où on a commencé à faire des overdubs, c’est à dire réenregistrer un instrument à part pour que tout soit parfait. Avant ça, tout le monde jouait ensemble et c’est vraiment cette vibe que je voulais : jouer tout en une prise, sans retouches, un truc très organique. Et c’est cette approche du son qui implique une esthétique d’avant 1974.

 

Pourquoi avoir repris le morceau Indépendance Cha Cha de Joseph Kabasele, le symbole de la vague d’indépendances de 1960 en République Démocratique du Congo ?

 

Baloji : La mélodie est incroyable et c’était un challenge intéressant. Je suis arrivé avec les textes écrits, il fallait juste qu’on trouve les interprètes… Mais ni l’arrangeur ni les musiciens ne voulaient mettre ces paroles sur ce titre parce que c’est un monument, qui fait partie du patrimoine musical. Je dis qu’après l’indépendance, le temps s’est arrêté au Congo. On a vraiment cette impression à Kin, parce qu’il y a très peu de constructions modernes. Tout date de l’époque coloniale : du chemin de fer aux institutions, c’est incroyable. Les musiciens étaient d’accord avec mon texte, mais ils avaient peur des représailles. Les services secrets, c’est certainement le truc qui marche le mieux au Congo. Ce sont les seuls à être « aware » comme on dit là bas. Finalement, à force de quatre heures de discussion, on les a convaincus de jouer. On est tous fiers du résultat.

 

Dans un morceau, tu dis « parler de toi pour mieux parler les autres ». Les textes de ton album sont très intimistes, mais abordent aussi des thématiques complètement universelles.

 

Baloji : Ce que j’adore dans le cinéma ou dans la littérature, c’est quand tu suis un ou deux protagonistes. C’est très intime mais, par la force des choses, tu t’identifies et cela t’apporte une réflexion sur ce que tu es. Hôtel Impala était une « autobiophonie » destinée à ma mère que je n’avais pas vu pendant vingt-cinq ans, car je vivais en Belgique, elle en RDC. L’année où je suis arrivé en Belgique, en 1981, Marvin Gaye vivait à Ostende. Mon père a dit à ma mère en m’emmenant qu’on partait au pays de Marvin Gaye. Je me suis intéressé à l’histoire de Marvin Gaye et je suis tombé sur un inédit, dont les paroles disaient I’m going home to see my mother and my dear old dad. Et là, j’ai eu le déclic : en racontant des choses personnelles, on pouvait raconter quelque chose d’universel. Je suis allé au pays pour voir ma mère, et je lui amené le disque.

 

Tu es toujours belge ?

 

Baloji : J’ai été sans papier pendant trois ans, de 1999 à 2001. Je me suis retrouvé au centre fermé, à l’aéroport de Zaventem, à 48 heures de quitter la Belgique et de ne plus jamais y revenir, donc… je ne serai jamais belge. Et en même temps, je ne serai jamais congolais. Mais je ne suis pas dans une recherche identitaire et j’assume être métisse de culture. Pendant dix ans, avec le rap, je me suis intéressé à l’identité noire américaine de la musique puis j'ai pensé : pourquoi ne pas sampler des musiques congolaises, des guitares dans le rap ? Quand j’entends Ali Farka Touré, je me dis il faudrait le sampler et faire des beat de rap avec sa musique. C’est juste une démarche artistique, pas du tout une démarche identitaire ou communautaire. Tu vois, j’adore aussi les vieux Brel. Ce qui me fascine chez lui, c’est son second degré permanent, en musique et en mots. Avant qu’on parte à Kin, j’ai envoyé à l’équipe une phrase de Joseph d’Anvers qui pour moi résume tout : « Une chanson, on y rentre par la musique, on y reste pour les paroles et on en garde une image ». Le seul moyen d’amener les gens vers le texte, c’est une musique, un univers très défini, qui amène de l’espace pour autre chose : une rencontre.

 

Eglantine Chabasseur







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